Une journée éreintante

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Je vous écris en baillant, ce qui n’est pas impoli puisque vous ne voyez pas mes mâchoires s’éloigner l’une de l’autre, mettant à nu mes amygdales dans une sorte de strip-tease buccale indécent. Je suis crevé pour faire moins littéraire.
Réveil brutal à 6h30 par la charmante Lucie qui est venue dans ma chambre affolée car “il y a des gens bizarres en bas qui vident le local des cartons qui y sont entreposés“. Après avoir attendu que mon rythme cardiaque retombe sous les 200 pulsations par minute, je suis donc descendu à moitié endormi voir ce qu’il se passait au rez-de-chaussée, plus par souci de rassurer Lucie que mue par une réelle inquiétude. C’est drôle mais le Bénin est le seul pays au monde dans lequel je me sens à 100% en sécurité : le taux de criminalité est proche de celui d’un village des Vosges hors saison et la bonhommie des gens rend optimiste et fait croire en l’homme.
En scrutant le bas de la pièce, j’aperçus les dents blanches de Danièle, le gardien, briller dans la nuit. Il me souriait et m’expliqua qu’ils chargeaient les video-projecteurs destinés à équiper des écoles de Cotonou.
Je suis remonté rassurer Lucie et me recoucher sous la moustiquaire dont je n’aurais jamais voulu sortir. J’avoue qu’en passant devant elle, une envie de lui taillader le corps à coups de coupe-coupe m’a traversé l’esprit mais n’ayant pas d’objet contondant sous la main, je lui fis signe que je regagnais mon lit et l’invitais à en faire de même. Comme quoi la séparation qui existe entre le meurtre et le sommeil peut être ténue.
A 9h00, Leonel (et non Lionel comme je l’ai écrit dans un précédent article), le jeune technicien en agronomie était censé me récupérer. Ayant oublié que le temps était à l’Afrique ce que la gastronomie est aux anglais, j’ai patienté… longtemps. 10h30, Leonel arrive tout sourire et quand je lui fais remarquer (aimablement, vous me connaissez) qu’il avait 1h30 de retard, celui-ci me répondit d’une voix doucereuse : “il y avait du monde sur la route“. Là encore, il fut bien heureux qu’aucun coupe-coupe ne se trouve à ma portée. Le fameux quart d’heure marseillais prend ici des proportions que même un fonctionnaire du Conseil Général des Bouches-du-Rhône condamnerait.
Nous filons ensuite à l’autre bout de la ville où nous avions “rendez-vous“ (Dieu que ce mot est drôle ici) dans une boutique agricole pour acheter du matériel pour la ferme. Quand Léonel a coupé son moteur, j’ai cru à une panne car je ne voyais aucun Leroy Merlin ou une grande surface y ressemblant à l’horizon. En lieu et place du magasin auquel je m’attendais, se tenait une échoppe de 20 mètres carrés débordant de ferraille, rouillée pour beaucoup, un grand nombre de serrures imitation Louis XVI, un râteau, des rouleaux de grillage de toutes tailles, des clous, un marteau usé…
Après avoir serré la main du propriétaire et de sa femme qui était posée sur une chaise, un bomba (boubou traditionnel béninois) bleu sur le dos, la caisse tenue fermement entre ses mains, j’ai demandé à voir le pulvérisateur que nous étions venus acheter. L’homme a disparu sans un mot dans l’obscurité de sa cahute pour en ressortir un antédiluvien pulvérisateur à essence. J’ai demandé naïvement s’il n’y en avait pas un “neuf“ dans son stock mais le professionnel m’expliqua que cela n’existait pas au Bénin mais qu’il marchait très bien et qu’il m’offrait une garantie de 3 mois. Heureusement.
Après avoir essayé de le faire démarrer sans succès, il a fallu changer quelques pièces pour que nous puissions entendre la douce sonorité du moteur à explosion crépiter. Puis ensuite, il a encore fallu démonter quelques éléments, ajouter quelques vis ça et là pour que le tuyau puisse enfin cracher le liquide que nous avions placé dans le réservoir afin de simuler le travail de pulvérisation. Nous avons également fait l’acquisition de tout le matériel nécessaire pour la construction d’un poulailler  (qui servira à fabriquer de l’engrais pour les cultures) : 3 rouleaux de grillage et 15 kilos de clous.
Nous avons passé 2 heures au soleil à finaliser l’acte d’achat : 617 000 FCFA. En attendant que les “mécanos“ solutionnent tous les problèmes que leur posait ce pulvérisateur venu d’un autre temps, je me suis amusé avec quelques enfants qui trainaient en haillons dans la rue. J’avisais alors un marchand ambulant qui vendait… de tout (huile pour moteur, roue de vélo, bonbons, écrous, porte clefs, lampes torche, ballon de football, chewing gum…) et j’entreprenais alors avec lui une rude négociation qui ferait passer un sommet européen pour une réunion Tupperware. En jeu : l’achat d’un ballon de football. Etant blanc de peau, le prix du ballon connu une inflation orbitale mais je résistais tant bien que mal et réussis à arracher mon ballon pour un prix acceptable pour un “yovo“.
Je me suis alors dirigé vers mes 4 petits béninois qui, désœuvrés, ne savaient pas trop comment s’occuper (ils jouaient avec un sac en plastique). L’un d’eux (je me souviendrai longtemps du regard qu’il m’a lancé et du sourire qui a barré son visage poupon) m’a alors vu me diriger vers eux avec le ballon entre les mains et il a crié le seul mot que j’ai compris de sa bouche : “ballon !“. Je leur ai lancé l’objet du désir et ils se sont précipités dessus comme des chiens sur un os.
J’ai alors pensé que j’aimerais bien voir le même éclat de joie dans les yeux de mes enfants quand ils ouvriront leurs nombreux cadeaux de Noël dispendieux… On peut rêver.
Je vous raconterai la suite de ma journée (et il y en a !) une autre fois car je meurs de sommeil et il est déjà 22h32 ! Une heure très tardive pour nous ici.

8 Responses
  1. alg18

     » je résistais tant bien que mal et réussis à arracher mon ballon pour un prix acceptable pour un “yovo“.
    Jusqu’à combien as tu résisté?! 😉
    Allez maintenant, plus qu’à leur montrer tes talents de football en plein cagnard!

  2. alg18

    Tu as raison, négocier ça doit être naturel et faire partir de l’aventure béninoise. Si tu ne te sens pas trop, tu as raison de la jouer cool!
    Le moment de liberté, de fraicheur que l’on ressent sur un Zem n’a finalement pas de prix!

  3. cambresine

    moi je négocie toujours un peu juste pour montrer que je ne suis pas idiote mais après je donne toujours plus et ils me disent merci avec un beau sourire !
    quand on ne négocie pas on passe pour une prétentieuse !
    c’est le pays des palabres! ils aiment la polémique !

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