Le casse-burnes et moi

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Vous l’avez déjà rencontré, j’en suis certain. On a tous fait sa connaissance un jour ou l’autre et tel un morceau de sparadrap, il est très difficile de s’en débarrasser. Je veux bien sûr parler du casse-couilles, du lourdingue.
Le sort a voulu m’unir à lui durant le vol Denpasar/Bangkok. Je ne savais pas, alors que l’hôtesse d’accueil au sol me remettait ma carte d’accès à bord, que le siège 32C jouxterait celui du plus grand casse-burnes d’Europe. De nationalité hollandaise, il faisait partie du groupe que j’étais chargé de divertir de mes calembours et autres mots d’esprit dont le Seigneur, dans son infinie bonté, a bien voulu me confier la fabrication.
Pressé de m’isoler et de rentrer dans ma bulle que j’avais désertée durant 8 longues journées, j’installais mon casque audio sur les oreilles pour céder à l’acédie et plonger dans un film disponible en video à la demande. Le vol retour signifiait pour moi la fin de ma mission… mais j’avais tort. Alors que j’étais totalement pris par l’intrigue de mon film (un chef d’œuvre d’Arnold Schwarzenegger où il combat à coup de poings et de bazookas, de méchants trafiquants sud américains), je sentis un regard se poser sur moi comme le vautour se pose sur l’animal à l’agonie. C’est étonnant comme un simple regard peut peser autant qu’une main sur l’épaule : on “sent“ la présence d’une personne à la façon dont elle vous regarde. Je quittais donc brièvement l’écran LCD pour me tourner vers le passager assis à côté du hublot et je m’aperçus alors qu’il remuait les lèvres en me fixant du regard. Je fus donc bel et bien obligé de retirer mon casque afin de prendre connaissance de ce que souhaitait me communiquer l’importun. Sans doute voulait-il se lever pour aller aux toilettes et demandait ma permission pour se faire mais non… il s’adressa à moi en anglais :
alors ? T’es content de ta semaine avec nous ?
Je n’en revenais pas. Comment peut-on interrompre un être humain absorbé par la lecture d’un film, un casque sur les oreilles, pour entreprendre une conversation aussi futile qu’inintéressante ? Je répondais d’un air ahuri et un peu perdu :
oui… oui, c’était vraiment super. (silence durant lequel je m’interrogeais intérieurement sur la suite à donner à ma réplique. Remettre mon casque et poursuivre la lecture de mon film ou bien… j’obtins la réponse avant de terminer la liste des options possibles)
– tu fais quoi dans la vie ?
Et merde… Me voilà acculé dans une discussion sans issue. Je faisais bref et dissimulais la grande richesse de ma vie professionnelle afin de ne pas exciter la curiosité prépotente de mon fâcheux voisin. Mais le batave avait faim de relation humaine et il avait décidé de passer les 4 heures de vol à discuter avec moi. Econome en mots et adoptant le mode “je n’ai pas envie d’être gentil“, je tentais de repousser les assauts capricants du hollandais. Il finissait pas céder devant le peu d’entrain que je mettais à alimenter une conversation sans intérêt et je profitais d’une fenêtre de silence de quelques secondes pour remettre mon casque sur les oreilles et retrouver ainsi le fil d’une intrigue aussi simple que le mode d’emploi d’une pince à épiler. Les films du body buildé autrichien ont cela de bien que l’on peut sans problème se rendre aux toilettes ou prendre une douche, sans rien perdre au sens de l’histoire. Vous le quittez une hachette à la main en train de taillader un mexicain, vous le retrouvez avec une mitrailleuse en train de plomber le copain du mexicain.
Je sentis son regard se poser à nouveau sur moi… Je tournais la tête et trouvais le visage (familier) de mon voisin en train de me parler. “Putain, mais c’est pas vrai ! Tu vas pas me lâcher la grappe con de battave ! Tu ne vois pas que je n’ai pas ENVIE de parler avec toi ? Tu me fais chier, tu comprends ? Prends le magazine de la compagnie, lis les consignes de sécurité, fais ce que tu veux mais ne m’adresse plus la parole !“ Voilà ce que j’aurais voulu exprimer à ce moment précis mais je n’en ai rien fait. Professionnel jusqu’au bout, j’ai évité l’algarade et j’ai retiré à nouveau mon casque pour écouter patiemment ce que le casse-burnes avait à déclarer.
Tu habites Paris ?
Après avoir répondu à sa question j’ai commis une boulette. Culpabilisant quant à mon manque d’humanité affichée, j’ai voulu me rattraper et c’est là que tout a dérapé…
Et toi, tu fais quoi dans la société ?
J’ai alors eu droit à un exposé en anglais sur le contrôle de gestion durant 15 bonnes minutes. Je hochais de temps en temps la tête en pensant à Schwarzenegger qui ne m’attendrait pas pour finir sa mission. Au rythme où il dézinguait les types, il n’y aurait bientôt plus assez de mexicains au pays et il allait devoir passer la frontière pour trouver de quoi terminer son génocide.
Je me suis interrogé sur ce qu’il aurait fait en pareille situation. Je parie qu’il aurait dit au hollandais “hasta la vista baby !“ avant de lui balancer un bon coup de botte dans la tronche.
Je n’ai rien fait… j’étais en tong.

5 Responses
  1. haight harvey

    hé oui mon brave jeff il y a des gens agassant un peu partout ,j’en connais un qui regrette d’avoir insisté pour avoir une copie d’un sketch dans le hall de l’hotel du pharo filmé par le brillantissime cyrill
    C. du coup se ventripotent sexagénaire est au chomage et ne tourne plus comme figurant dans les réalisations du célébre et inimitable JFC. avoue ! c’est bête ! quand même !!!!!

    1. Il est scandaleux que l’agence qui s’était engagée à te fournir une copie ne l’ait pas fait. Je m’en vais chapitrer le grossier personnage !

  2. cambresine

    moi il me fait pitié!
    il n’intéresse personne personne et traverse une vie sans joies ni peines ! comment devient-on ainsi ? parfois excès de timidité, accidents de la vie où l’a rejeté plusieurs fois , pauvre homme! et il n’ose plus s’exprimer que par des banalités pour essayer d’engager la conversation ! quelle solitude!
    mais une fois de plus belle page d’écriture Jeff ! Merci !

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